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Interview with His Holiness Aram I conducted by France-Armenie magazine

15 January 2013

Aram Ier : « Aider les Arméniens de Syrie est une priorité pour notre peuple »

 

Le Catholicos de la Grande Maison de Cilicie exhorte le monde arménien à poursuivre son aide aux Arméniens de Syrie plongés dans la tourmente. Interview exclusive (1).

 

France-Arménie : Votre Sainteté, on parle beaucoup ces derniers mois du sort des Arméniens de Syrie. Quelle est la situation actuelle de cette communauté ?

 

Sa Sainteté Aram Ier : Comme vous le savez, le monde arabe connaît depuis deux ans de graves bouleversements d’ordre politique, économique, social et sécuritaire. Certains voient dans cette situation des changements de régimes politiques, d’autres une révolution populaire ou encore un « printemps arabe ». Quelles que soient ces qualifications, le monde arabe vit une crise qui prend diverses expressions dans chacun des pays de la région. Cette crise d’ordre interne est exploitée par divers pays environnants et d’une manière générale par l’Occident. Elle pourrait se poursuivre à l’avenir en incluant d’autres pays. Dans cette étape qui constitue un tournant historique pour le Moyen-Orient, le peuple arabe doit adopter de telles approches qu’il puisse, d’un côté, préserver son unité propre et de l’autre, par la mise en œuvre de larges réformes et l’instauration de pouvoirs démocratiques, favoriser son évolution et son développement.

 

Dans cette situation globale, il nous faut observer la crise actuelle de la Syrie. Vous êtes certainement au courant par la presse des combats qui se déroulent dans différentes régions du pays. Les Arméniens de Syrie, qui constituent une partie indissociable de la société, subissent naturellement d’office les conséquences de cette crise. Ils sont principalement concentrés à Alep, mais il y a aussi des communautés à Djézireh, Damas, Kessab, Lattaquié, Deir ez-Zor et dans d’autres régions. Les Arméniens sont présents en Syrie depuis longtemps. Bien avant la période des massacres, il y avait une communauté arménienne, surtout à Alep, Damas et Lattaquié. Les problèmes qu’ils rencontrent sont en premier lieu d’ordre sécuritaire. Alep, qui fait l’objet de bombardements incessants, est même le siège de combats de quartier. Il en va de même à Damas, et Kessab demeure encerclé du fait de sa situation géographique. Comparativement à d’autres régions, Djézireh est paisible parce qu’il y règne, semble-t-il, une certaine coexistence entre les Kurdes et l’Etat.

 

Sur le plan économique, nos familles commencent à rencontrer de graves problèmes. Le manque de revenus, les difficultés d’approvisionnement en nourriture et d’autres problèmes marquent de leur lourde empreinte la vie quotidienne de notre peuple. Les écoles sont fermées et assurer les salaires des enseignants et des employés relève de l’acrobatie. On pourrait poursuivre ainsi l’énumération des difficultés que notre communauté doit affronter. Si la situation actuelle perdurait dans le pays, cela pourrait l’exposer à de plus graves soucis encore.

 

Malgré cette situation inquiétante, nos dirigeants religieux et civils font tout leur possible pour satisfaire aux besoins de notre communauté et la protéger de la meilleure façon des dangers qui la menacent. Nous sommes personnellement en liaison permanente avec nos dirigeants, ainsi que le Conseil national, et nous avons même annulé en octobre dernier notre visite pastorale aux Etats-Unis, afin de suivre de près l’évolution de la situation en Syrie et organiser les œuvres de secours pour la communauté.

 

Etant donnée la situation générale des Arméniens de Syrie, quels sont leurs besoins et leurs priorités ?

 

Comme nous venons de l’évoquer succinctement, les besoins immédiats et prioritaires des Arméniens de Syrie sont les suivants :

a) aider les familles nécessiteuses en leur fournissant de l’argent ou des victuailles.

b) assurer le versement des salaires – même partiellement – de nos enseignants et des employés de nos institutions nationales.

c) soutenir nos institutions afin qu’elles rendent service à la population de manière plus organisée et plus efficace.

d) rénover les logements détériorés dès que les combats cesseront et que la sécurité sera rétablie dans le pays.

 

Bien entendu, les responsables de la communauté doivent préciser le planning, les formes et l’étendue des secours, selon les termes de cette feuille de route que nous suggérons.

 

Pour en venir à des questions plus pratiques, quelle aide a déjà été apportée et continue de l’être aujourd'hui en faveur des Arméniens de Syrie, sachant que la presse donne parfois des informations contradictoires ?

 

Durant ces derniers mois, on a écrit à ce sujet des articles parfois tendancieux et des analyses superficielles qui ne donnent pas une image juste et complète, ni de la situation réelle en Syrie, ni des conditions de vie et des difficultés de la communauté. Face à des situations aussi sensibles et complexes des points de vue politique et sécuritaire, les jugements hâtifs et les propos explosifs peuvent être plus nuisibles qu’utiles. Deuxièmement, n’oublions pas que les Arméniens de Syrie constituent une communauté organisée, qui connaît son environnement et sait adopter l’attitude qui convient ! Dès que la crise a éclaté en Syrie, nous avons tout d’abord tenté d’aider la communauté par des canaux internes. Mais dès lors que les événements ont commencé à prendre une grande dimension, nous avons lancé un appel pour porter assistance à la communauté, et à diverses occasions nous avons rappelé à nos fidèles le devoir d’aider nos frères et sœurs de Syrie. Et plus encore, afin que les secours soient organisés de manière plus harmonieuse, nous avons ouvert au Catholicossat un compte particulier pour l’aide aux Arméniens de Syrie. Etant donnée la situation régnant dans le pays et les difficultés à transférer de l’argent par voie bancaire, nous avons commencé à transférer les sommes reçues dans ce but aux responsables de la communauté. Jusqu’à présent, nous avons reçu des subsides provenant des Etats-Unis, du Canada, du Koweït, des Emirats Arabes Unis, d’Iran, d’Irak, de Grande-Bretagne, mais aussi d’individus. Il faut noter aussi qu’en Arménie, de l’aide alimentaire a été recueillie.

 

Il est indispensable de souligner que lorsque la situation a commencé à s’aggraver en Syrie, nous avons immédiatement fait les suggestions suivantes à notre Evêque Prélat et aux autorités nationales : a) promouvoir un comité intercommunautaire d’aide aux Arméniens de Syrie avec la participation des communautés apostolique, catholique et évangélique, des trois partis politiques, des associations humanitaires et autres institutions ; b) répartir l’aide reçue auprès des familles nécessiteuses sans distinction, en fonction des besoins et des conditions locales. Suite à notre suggestion, des comités intercommunautaires se sont mis au travail à Alep, Damas, Kamichli et dans d’autres régions. Nous avons toujours insisté et insistons encore sur le fait que la crise vécue par les Arméniens de Syrie est une priorité pour tout le monde arménien, qu’à ce titre notre assistance doit revêtir une dimension pan-arménienne et que l’aide distribuée doit se faire dans le même esprit.

 

En ce qui concerne l’émigration des Arméniens de Syrie réfugiés au Liban, en Arménie ou ailleurs, à nouveau des chiffres exagérés nous sont rapportés. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

 

Suite à la dégradation de la situation en Syrie, bien évidemment certaines familles se sont établies en Arménie et au Liban, mais à titre provisoire. Nous n’avons pas à notre disposition de chiffres précis, mais d’après les informations que nous avons reçues, 4 à 5 000 Arméniens se trouvent en Arménie et autant au Liban. En Arménie, l’aide s’organise au niveau de l’Etat, et au Liban ce sont les institutions communautaires qui tentent de porter assistance aux nôtres, surtout en leur trouvant du travail et en leur assurant un logement. Nos prières sont orientées vers la restauration rapide de la paix en Syrie et le retour des nôtres qui ont tout laissé là-bas.

 

Tout cela étant précisé, venons-en à la situation politique et sécuritaire. Quel est le point de vue des Arméniens de Syrie concernant les bouleversements politiques et l’avenir de la Syrie ? En tant que chef spirituel, votre position à cet égard est essentielle.

 

Depuis le début de la crise syrienne, le Conseil national du Saint-Siège et nous-mêmes avons clairement suggéré à notre Evêque Prélat et aux autorités communautaires d’adopter la position suivante :

a) la communauté arménienne de Syrie constitue une partie indissociable du peuple et de la Patrie syrienne, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. En conséquence, c’est selon ce principe qu’il faut œuvrer et aborder les problèmes en cours.

b) la communauté arménienne de Syrie n’est pas partisane ; elle n’est ni du côté du pouvoir contre l’opposition, ni du côté de l’opposition contre le pouvoir. Elle est avec le peuple et avec la Patrie syrienne, et pour ce qui concerne ses droits et ses intérêts supérieurs :

- la recherche des droits et des intérêts du peuple et de la Patrie syrienne ne doit pas se faire par la force et l’effusion de sang, mais par une compréhension réciproque, le dialogue et la collaboration, en préservant la Syrie des interventions et des exploitations extérieures.

- la communauté arménienne de Syrie, tout en se mettant à l’abri de toutes sortes de confrontations et de positions d’ordre politique, se doit, par l’intermédiaire de ses dirigeants, de rester en contact avec tous les protagonistes, afin d’assurer sa sécurité et la préservation de ses droits.

- la consolidation de l’unité de la communauté arménienne est une priorité fondamentale. Devant de telles difficultés, le peuple tire sa force de son unité. En restant uni, en établissant des projets ensemble, en travaillant en harmonie et, au besoin, en souffrant ensemble, notre peuple se sent d’abord davantage en sécurité, mais aussi plus fort. Nous avons insisté sur ces principes à diverses occasions et nous les avons suggéré à nos dirigeants. Ni les régimes politiques, ni les individus ne sont éternels ; seuls le peuple et la Patrie le sont.

 

De quelle façon interprétez-vous le jeu de la Turquie dans la région en général, et à l’intérieur de la Syrie, en particulier, face à la situation actuellement créée ?

 

Depuis toujours, le jeu de la Turquie a été et demeure négatif. L’analyse du jeu politique de la Turquie au Moyen-Orient durant ces dernières décennies démontre avec netteté ses appétits expansionnistes. En effet, l’incursion de la Turquie dans les pays arabes, son ingérence dans les affaires intérieures arabes, l’entretien de l’animosité entre les pays arabes, l’installation de divers centres de renseignements soi-disant culturels, l’établissement de liaisons mystérieuses sous couvert d’aide humanitaire à l’intérieur du monde arabe, sont des signes précurseurs des objectifs poursuivis par la Turquie. Malheureusement, malgré nos observations répétées, nos frères arabes n’ont pas pris conscience de ce phénomène préoccupant.

 

Il y a trois ans, lors de notre rencontre avec le président syrien, celui-ci s’étonnait de notre position négative au sujet des protocoles arméno-turcs. Nous lui avions répondu que la Turquie se devait au préalable de reconnaître le génocide qu’elle avait perpétré contre le peuple arménien. Le Président a rétorqué que la Syrie avait le contentieux d’Alexandrette avec la Turquie mais qu’à présent, il fallait adopter une « realpolitik », après quoi il a vanté la politique réaliste et tolérante d’Erdogan… Ajoutons encore qu’en exploitant au maximum la situation créée dans la région, la Turquie veut affaiblir les communautés arméniennes, en raison de la position « dure » de la Diaspora sur le génocide. En conséquence, il faut être très attentif à la politique de la Turquie.

 

Enfin, d’une manière générale, on pense que le christianisme vit ses dernières heures dans la région. En tant que Président en exercice du Conseil des Eglises du Moyen-Orient, quelle est votre opinion à ce sujet ?

 

L’histoire de la présence chrétienne au Moyen-Orient a toujours été tourmentée. Il est vrai que suite aux guerres et aux bouleversements, des chrétiens ont émigré ; cependant le christianisme se maintient au Moyen-Orient par son existence organisée et sa vitalité. Pour les communautés chrétiennes, l’essentiel réside dans la préservation de leur intégrité, ainsi que la protection de leurs droits humains et collectifs. Dans l’étape actuelle, les communautés chrétiennes sont plongées dans l’incertitude, compte tenu des mouvements islamiques extrémistes qui sont en expansion. A notre avis, la position des communautés chrétiennes doit être la suivante : les chrétiens vivant ici ne sont pas venus d’ailleurs, ils font partie intégrante de l’histoire et de la culture de la région. Ayant cohabité pendant des siècles avec l’Islam, ils désirent approfondir davantage la coexistence et la coopération islamo-chrétienne. Les chrétiens respectent les principes de la majorité musulmane et ses enseignements religieux, mais les musulmans doivent faire de même à l'égard des enseignements et des droits des minorités chrétiennes. La démocratie signifie aussi la participation de tous les citoyens à la vie politique, sans distinction religieuse. En conséquence, nous attendons de tous les régimes politiques de la région, quelle que soit leur dénomination, qu'ils respectent tous les citoyens et toutes les communautés religieuses, et particulièrement les droits des minorités. C’est à ce moment-là que le « printemps arabe » prendra sa véritable signification.

 

Propos recueillis par Krikor Tavitian

Traduits de l'arménien par Manoug Atamian

 

(1) L'interview réalisée dans sa version originale, en arménien, a été publiée dans notre numéro de janvier (393), pp. 38 à 42.