L’Orient
Le Jour
le
samedi 25 octobre 2003
Edition
- Présentation du fac-similé d'un évangile arménien du XIIIe
siècle au musée de Cilicie
Une exceptionnelle réalisation bibliophile
Parmi les nombreux trésors que
recèle le musée de Cilicie au
catholicosat d'Antélias, l'évangile
dit de Partserpert, un manuscrit datant de 1248, est l'un des plus
précieux. Considéré à juste titre comme l'une des réalisations
majeures de l'art de la miniature cilicienne du XIIIe
siècle, il a été calligraphié, enluminé et illustré sur 351
feuillets de parchemin
par "l'incomparable copiste Kirakos"
ainsi que le désigne son prestigieux élève, le miniaturiste
Toros Roslin, sur ordre du catholicos Kostandin 1er au
"scriptorium" du
catholicosat de Cilicie à Hromkla.
En 1254, il fut doté de
plaques d'argent
historiées et incrustées de pierres fines qui
restent les plus anciens témoins connus de l'orfèvrerie
cilicienne.
Copié à l'encre noire en
"bolorgir", écriture cursive minuscule régulière et
élégante, sur deux colonnes de 18 lignes par folio, il comporte
des pages liminaires, des pages de dédicace, des tables des
canons (correspondances des évangiles) richement enluminées et
des portraits des quatre évangélistes qui
marquent le début
d'une évolution de l'iconographie cilicienne médiévale vers
moins de hiératisme et plus d'humanisation des figures.
Raffinement et séduction
Un tel manuscrit est organisé
selon un véritable système de mise en
page : à
part les pages
initiales historiées de chaque évangile, le début de chaque
chapitre ou leçon est marqué par une lettrine sophistiquée
flanquée en marge par une forme ornementale composite à chaque
fois différente (il y en a
près de
200), et la première lettre
des versets est en or. La variété et l'effort d'imagination et
d'invention déployé dans ces figures marginales (parfois un coq
expressif, moins stylisé que le reste, s'échappe et se
positionne d'une matière originale, entre deux colonnes de texte
par exemple) ne contribuent pas peu à l'effet de luxe et de
raffinement de l'ensemble, auquel les couleurs denses et éclatantes
comme de l'émail et les ors profonds confèrent une grande séduction.
Vicissitudes
L'évangile de Partserpert a
connu de multiples vicissitudes et péripéties au cours d'une
histoire agitée de
plus
de sept siècles pour finir par gagner le
catholicosat
de Sis quelques années avant d'être évacué en
catastrophe, avec les autres trésors de la cathédrale, lors de
l'exode forcé des Arméniens en 1915. Après avoir coulé au fond
d'un fleuve, il finit par trouver abri à Alep jusqu'en 1930 avant
d'être transféré vers sa demeure définitive, il faut l'espérer,
au
catholicosat d'Antélias.
Mariage heureux
Décidée par le catholicos
Aram 1er en 1977, la reproduction à l'identique de cet ouvrage,
"qui occupe une place exceptionnelle dans la culture arménienne
et l'art cilicien",
est elle-même "une grande
aventure spirituelle... une réalisation unique dans l'histoire de
la culture arménienne et une contribution importante aux valeurs
culturelles, spirituelles et humaines du Liban", comme il l'a
déclaré jeudi soir au cours de la sobre cérémonie de présentation,
rythmée par les chants
de la chorale cléricale de Bickfaya, du
premier exemplaire de l'édition fac-similée limitée à 500
exemplaires.
Menée à bien par le maître
d'œuvre Saad Kiwan, un perfectionniste en la matière qui a tenu
à s'entourer des meilleurs collaborateurs (Michel Assaf pour la
photographie, Georges et Antoine Chemaly pour l'impression,
Oknadis Sepetjian pour les plaques de la reliure), cette
entreprise de bibliophilie hors du commun représente, suivant ses
propres dires, "l'une des quinze ou vingt réalisations les
plus ambitieuses de toute
l'histoires de l'édition". Prenant
la parole après Sylvia Agémian, spécialiste par excellence des
manuscrits arméniens, qui a brossé l'historique de l'évangile,
commenté, projections à l'appui, les plus belles pages et
expliqué le style et les procédés des illustrations, Saad Kiwan
a relaté par le menu l'aventure éditoriale, "fruit du
mariage heureux de la technique, du savoir, du savoir-faire et de
la tradition".
Une aventure favorisée par le
grand bond en avant accompli par la technique de l'impression grâce
aux innovations informatiques. Bien entendu, les machines ne sont
que des
instruments, encore faut-il avoir l'œil et
l'esprit d'à-propos pour réussir une parfaite
conformité
chromatique, surtout des fonds des 720 pages dont 360 versos
vierges mais portant les stigmates du temps, avec l'original.
Pour ce
faire, il a fallu se résoudre à escorter sous bonne garde le
manuscrit, et dix fois plutôt qu'une, sur autorisation expresse
d'Aram 1er qui finit, lui aussi, par se rendre sur place pour
admirer le travail accompli. Visite exceptionnelle que Saad Kiwan
n'évoque pas sans visible émotion.
Audacieuse percée
Cinq
couleurs, huit passages-machine (quatre pour les couleurs, une
pour le mordant, deux pour les ors, une pour le vernis), soit
540000 passages pour 4 tonnes de papier de 170 grammes sur
Heidelberg huit couleurs, après un travail de pré-impression qui
se poursuivait jusqu'à "saturation de
l’œil et de l'esprit".
Les plaques de cuivre repoussé argenté apposées sur les plats
de la reliure en velours bordeaux sont incrustées de 16 zircons
colorés. Il était hors de question de reproduire les plaques
d'argent originales telles quelles. Les nouvelles plaques en sont
une interprétation simplifiée.
Cette
magnifique et onéreuse aventure (180000$) n'aurait pas pu avoir
lieu sans la contribution des sponsors, des frères Keusseyan, en
souvenir de leur père, comme l'a souligné Aram 1er en remerciant
tous ceux, nombreux, qui ont participé d'une manière ou d'une
autre à cette audacieuse percée éditoriale, le première en son
genre au Moyen-Orient.
Joseph TARRAB